Storia sociale, microcriminalità, peoastrituzione e sociabilità popolari nella Parigi del Settecento
Intervista a cura di Serge Cosseron e Bruno Somalvico
Parigi, 19 arr. primavera 1982
Pourquoi une histoire de la rue ?
Serge Cosseron : Arlette Farge Vous êtes une historienne qui s'occupe des problèmes de la ville et vous avez choisi dans vos travaux récents comme objet historique la rue. Comment êtes-vous arrivée à cela ? Quelles ont-elles été vos sources et quel a été le trajet qui Vous a porté à choisir ce terrain de la rue ? Est-ce que c’est quelque chose qui est lié à une expérience militante, à un certain romantisme, je ne sais pas ?
Arlette Farge : Je crois qu'avant de parler du militantisme au départ c'était la rencontre avec les archives judiciaires qui m'ont permis ce travail. C’est à dire que j’avais d'abord travaille de façon relativement classique sur la criminalité et sur un certain type de vol qui était les voleurs d'aliments à Paris au XVIIIème siècle et en fait, en manipulant un certain nombre d'archives judiciaires, je me suis rendue compte qu'il y avait une vie de la ville dont on n'avait jamais parlé jusqu'ici parce qu'on n'avait pas retrouvé la parole des gens et que finalement grâce à des gens interroger des petites gens, pour des faits tout à fait mineurs c'est à dire non pas pour des délits ou des crimes ou des crimes importants mais pour des faits mineurs ou des incidents de la rue, on pouvait retrouver des réseaux de sociabilité dont on n’avait jamais parlé, plus d’ailleurs avec les témoignages qu'on avait, plutôt que par les interrogatoires et donc ça m'a permit en fait de travailler à partir des archives judiciaires, de voir les réseaux de sociabilité qui ml intéressait en plus, ce que je veux dire c'est que je n’ai pas du tout travaillé sur du quantitatif. Ce qui m'intéressait c'était l'événement singulier et je crois que ça c’était tout à fait en opposition avec une méthode historique qui veut quantifier en quoi elle est tout à fait exhaustive. Pour moi l’événement singulier est aussi important qu’un événement massif et je voulais travailler vraiment sur des bribes de phrases, sur des morceaux de paroles et reconstituer, à partir de là, un tissu urbain beaucoup plus qu'à partir des chiffres.
Serge Cosseron Est ce que vous avez utilisé aussi les chroniques que Vous avez retrouvées sur la presse, des choses comme Ça ?
Arlette Farge. Non, je me suis beaucoup servie des observateurs, c’est à dire non pas des littéraires classiques mais des petits observateurs : je pense à Louis Sébastien Mercier dans ses tableaux de Paris ou à Restif de la Bretonne mais c’est déjà beaucoup plus littéraire Je ne me suis pas servie de la presse parce que la presse à cette époque là n’est pas l'écho de la rue ; je me suis servie aussi de l'iconographie mais je crois qu'en fait ça pour moi c'était secondaire par rapport à l’apport que représentait la sourde judiciaire comprise comme je Vous le disais tout à l’heure. Une source judiciaire non pas du grand criminel mais du petit événement et c'est ça que j'ai privilégié essentiellement
La police dans la ville
Serge Cosseron : justement plus concrètement au I8éme siècle Paris était l'une des plus grandes villes d’Europe occidentale. Comment s’effectuent les contrôles que l’appareil judiciaire signale vis à vis du petit peuple ou du menu peuple ?
Arlette Farge. Il faut savoir d'abord qu’au XVIIIème siècle c'est vraiment la grande époque de la police, mais la police entendue au sens très large c'est à dire comme on l’appelle à ce moment la "la science du bonheur" en fait l’idéologie en place, si on peut parler d’idéologie, c’est d'essayer de visualiser la population entière et quand les lieutenants généraux de police parlent de «science du bonheur », c’est qu’ils vont s’occuper à Paris aussi bien de l’éclairage dans les rues que de la voirie, que des prostituées, que de la santé, que de l'hygiène : la police embrasse un monde infini et indéfini en même temps.
Je crois que c’est parce qu’en fait l’idée de police est tout à fait utopique qu'elle connaîtra beaucoup d'échecs, c'est à dire qu'à trop embrasser il lui est impossible de tout contrôler. Son rêve est immense e c'est quand même une grande utopie qui se répand dans Paris, c’est - à - dire qu'on va essayer de classifier, d'enregistrer les gens, de tous les connaître de même et on retrouve cette formule dans pas mal de postes de police de sonder les reins et les cœurs de tous les habitants. Mais justement dans cette mesure même c’est impossible parce que d'abord les effectifs de police sont très peu nombreux ; les archets de la garde et du guet sont très peu nombreux.
C'est quand même une population de 800 mille habitants (et encore je crois que mes chiffres ne sont pas tout à fait sûrs mais mettons que ce soit 800 mille habitants). Ca se passe sur un espace qu'il faut bien voir : c'est l'espace parisien du I8éme siècle, un espace extraordinairement confus, rempli de petits passages, de ruelles, un espace finalement désordonné que la police ne peut pas contrôler, tant qu'elle n’y touchera pas. Et je crois que c'est quand Hausmann commencera à toucher à l’espace de la population qu'on pourra dire qu’elle sera contrôlée. Mais tant que l'on ne touchera pas à son espace et que la police simplement cible les individus et l'individu tout seul, bien qu'elle n'ait pas encore fait un projet idéologique sur le rapport entre le peuple et son espace, et bien le contrôle sera un contrôle tout à fait intermittent et finalement on a population qui restera jusqu'à la fin VIIIème siècle une population incontrôlable.
Serge Cosseron Si le but de la police s’affirme ce n’est pas seulement le but d'une philosophie qui voudrait subitement transformer la ville, elle bénéficie également certainement dans la mesure où les taches de police il y en avait avant que la police s’affirme en tant que telle, elle bénéficie sûrement dans la société urbaine de tout un réseau de complicités qui font que l'opposition entre menu peuple et Etat ne se vit pas tout le temps de façon abrupte mais qu’il y a pas mal de couches Sociales qui ont plus ou moins collaboré avec l’État et qui en sont les relais. Est-ce que Vous pouvez nous faire un petit tableau de ces passages ?
Arlette Farge : Je crois que l'idée de la police qu’elle se présente au XVIIIème siècle est tout à fait nouvelle parce que le lieutenant général de police n’est créé quand même qu'en 1690, donc c’est tout à fait nouveau. La présence d'inspecteurs de police est elle-même tout à fait récente, puisque c'est en I708 qu’on crée des inspecteurs de police et des mouchards.
Quant au rapport entre l’Etat et le menu peuple les choses ne se passent pas de cette façon dans les rues de Paris au XVIIIème siècle ? D’une part il faut savoir que spatialement le monde bourgeois comme le monde du petit peuple vit encore jusqu'en I760 dans la promiscuité, c'est à dire que dans le même immeuble il y a au rez-de-chaussée le boutiquier, puis en haut les garnis et au milieu dans les étages nobles, il y a les bourgeois. Il y a une espèce de promiscuité qui fait qu'en fait, on se supporte encore, c'est à dire que bourgeois et prolétaires, si on veut employer ce terme-là un peu en avance, se supportent et vivent ensemble, et ce que vers I770 que les bourgeois vont partir dans l’Ouest de Paris et vont urbaniser l’Ouest.
Il faudrait comprendre pourquoi, à ce moment-là, ils ne supportent plus le menu peuple, mais c'est encore une époque où on se rencontre et où on habite les mêmes rues. Bien sûr la police bénéficie de complicités, mais je crois que son obsession - et c'est quelque chose de très important au XVIIIème siècle qui rejoint l'obsession bourgeoise et qui sera la grande obsession du XIXème siècle - c'est l'obsession de la foule, du rassemblement, de l'attroupement, l'obsession en fait du désordre car elle vit ce désordre elle vit ses rassemblements constamment et, en fait, elle en a peur. C'est donc ce qui pour elle serait un moyen de s'allier avec la police.
Je ne crois pas que la bourgeoisie et la police se sont alliées, en tout cas dans les faits, du moins dans la rue parce que véritablement ils étaient noyés dans la masse : je pense au centre de Paris essentiellement et puis je ne parle pas des grands aristocrates réfugiés dans les hôtels du Marais.
Je crois que ce qu’il est intéressant de voir c'est que la population parisienne ne s'est jamais battue contre la bourgeoisie, mais par contre elle a toujours défié ses archets du guet, elle leur a envoyé des pots d'urine sur la tête par les fenêtres, de pots de cendre aussi. Il y a eut constamment énormément de violences quotidiennes dans la rue contre les représentants de la police et non pas contre les bourgeois. En tous les cas la cible c’est celui qui représente la police.
L’émigration vers la ville
Serge Cosseron. Donc la ville de l'Ancien Régime n’apparaît pas une ville qui exclue un certain nombre de personnes de son espace. Il y a peu de ghettos ; alors qu’il semble que dans la société médiévale il y avait quand même des ghettos. Alors comment s'effectue ce passage et comment se fait la différenciation des quartiers, si toutefois elle existe ?
Arlette Farge La première chose c'est que les 2/3 de la population parisienne sont fait de migrants. Ça c'est très important parce que c'est la grande époque de l’exode rural. Il y a énormément de gens qui quittent la campagne, seul ou à deux, quittant éventuellement les membres de leur famille, un conjoint ou une conjointe qui monte à Paris comme ils monteront à Lyon ou à Marseille. La ville représente un véritable mirage et la population parisienne si elle est migrante, c’est aussi une population nomade, une population itinérante. On ne peut pas vraiment comprendre la population parisienne du XVIIIème siècle si on ne comprend pas qu'elle vit l'espace et le temps de façon tout à fait différente.
D'abord parce que quand on arrive à Paris après trois mois de marche à pied parce qu'on vient du Limousin et qu'on trouve difficilement un logement dans le centre de Paris et dans les faubourgs et qu'on trouve encore plus difficilement un travail, en fait, on est dans état d'instabilité socio-économique qui rompt le temps en courtes périodes soit par des travaux saisonniers qui vont de deux mois en deux mois c'est à dire qu’on va aller cueillir les petits pois vers les Champs-Elysées qui ne sont pas encore urbanisés ou cueillir les haricots verts à Gentilly, puis après on ira décharger les bateaux de bois flotté et un peu plus tard on fera l'argenterie dans les hôtels du Marais.
En fait c'est je crois une façon très particulière de vivre le temps et l'espace puisque le temps est coupé en périodes très courtes de travaux très différents qui ne correspondent pas à la qualification qu'on avait dans son pays d'origine ; et, en plus, on vit l'espace d'une façon très longue, c'est à dire que le jour et la nuit ne sont pas coupées de la façon dont nous lés connaissons : Qu’on se lève de bonne heure le matin pour aller à l’endroit de son travail et que, par ailleurs, on marche dans Paris continuellement ; on se déplace, on déménage à la cloche de bois, c'est à dire si ça coûte trop cher, on va changer de logement et on va repartir. Donc l'espace on le vit continuellement dans la durée de la marche à pied, ce qui donne - je crois - des mentalités et une appréhension de la société totalement différente de celle qu'on peut imaginer maintenant. On est devant une population itinérante avec en plus des gens qui vont créer des réseaux affectifs particuliers, qui vont vivre sur une dualité parce que dans leur idée il faudra toujours retourner à la campagne et ils le feront pour beaucoup : donc c'est une spécificité de la population parisienne au XVIIIème siècle.
Existe-t-il une spécificité des quartiers ?
Serge Cosseron. Plus précisément il y a un grand volant de population mobile, mais à partir de quand peut-on distinguer des quartiers de la ville qui s'autonomisent du point de vue économique, tout en se spécialisant. Effectivement lorsque Vous dites que les gens marchaient beaucoup, cela implique qu'il y avait une mobilité également à l'intérieur de Paris et non pas seulement à l'extérieur…
Arlette Farge. Je crois que la spécificité des quartiers parisiens on la retrouvera de façon beaucoup plus nette au XIXème siècle. Au XVIIIème siècle c'est vrai que les gens du même pays - "les pays" comme ils s’appelaient entre eux - vont essayer de se retrouver. Il y a les cabarets très marqués certainement surtout dans les faubourgs ou aux percherons qui se situent prés de Belleville où l'on retrouve soit la population auvergnate soit la population limousine. Mais je crois quand même que ça c'est quelque chose qui est beaucoup plus spécifique au XIXème siècle, parce que les gens auront eu le temps de faire venir leur famille, de se fixer et de fixer les quartiers. Au XVIIIème siècle bien sûr on retrouve déjà la population juive dans un certain nombre de quartiers, on retrouve aussi la population auvergnate dans le centre de Paris ; mais ce n'est pas aussi typé qu'au XIXème siècle à cause de l'instabilité socio- économique.
J’ai essayé d'établir une cartographie des déplacements, et, en fait, les gens changent approximativement de trois mois en trois mois de logements et s’ils se réunissaient ce sont dans d'autres endroits bien précis qui sont les cabarets mais cela ne va pas faire des rues, la rue auvergnate ou la rue limousine ne font pas partie du paysage urbain du XVIIIème siècle.
La criminalité occasionnelle
Serge Cosseron : Qui dit instabilité dit aussi précarité de l'existence et la précarité c'est aussi la possibilité qui se développe de façon un peu spontanée ou du moins par le règne de la nécessité, des comportements d'insubordination comme le vol, le vol qui peut assumer différentes formes qui peuvent être soit des vols d'aliments que Vous avez étudiés, mais aussi la possibilité qu'existe une contre-société de type banditisme organisé. Est-ce que Vous pouvez faire la part de l’un et de l'autre ?
Arlette Farge C'est une population précaire et instable, donc c’est une population dont on peut dire qu'elle est encline à la criminalité, c'est à dire qu'elle est disponible pour un certain taux de criminalité, pour un certain seuil, c'est à dire qu'elle peut basculer très rapidement. Je crois qu'il y a une frange de la population - que j’avais étudié quand j’avais étudié les vols d'aliments - qui effectivement peut vivre une certaine criminalité, qui est une criminalité de nécessité. Il n’y a pas que les voleurs d'aliments, il y a le petit vol à la tire dans la grande foule parisienne ; il y a les voleurs de linge sur les étendoirs des blanchisseuses, il y a les vols de bois. C'est vrai que les vols représentent les 2/3 de la criminalité à cette époque là, alors que disparaissent les crimes de sang.
Donc il y a une espèce de criminalité contre la propriété, qui est relativement forte mais qui semble être une criminalité non préméditée, une sorte d'occasion criminelle - je dirais plutôt d’ailleurs délictueuse que criminelle - donnée aux gens de tirer partie de cette vie finalement très sociable. Ce ne sont pas des réseaux ; ce sont vraiment des réactions d'individus, une façon de tirer partie d'une vie trop difficile et puis il faut voir en contrepoint aussi que c'est l’époque où - par les deux édits royaux de I724 et de I764 – on va fortement réprimer la mendicité. Celle-ci était quelque chose de vraiment très profond dans la mentalité parisienne, tout comme dans les mentalités françaises de l'époque, c'est-à-dire que l'habitude c'était de mendier. On se réfère encore à l'image médiévale que le pauvre peut s'identifier au Christ. Donc on peut mendier et en plus c'est bien de donner aux mendiants. Or les deux édits royaux vont aller très fort à contre-courant des mentalités, parce que non seulement ils vont interdire la mendicité mais ils vont interdire qu'on donne aux mendiants - ce qui est vraiment quelque chose de très choquant même pour les classes bourgeoises.
En réaction on va remarquer des grandes périodes de solidarité au moment des arrestations des mendiants et qui créeront des émeutes, qu’on a complètement oublié dans l'historiographie, qui sont restées des grandes émeutes parisiennes et quand on travaille dans les archives judiciaires on s'aperçoit que ces grosses émeutes parisiennes vont faire venir 300 à 400 archets du roi ce qui n'est pas rien parce que je crois qu'il y en avait en tout 600 à 700 dans les rues de Paris pour réprimer ces émeutes. Ces émeutes populaires devraient - je crois - être plus prise en compte par les historiens parce qu’elles avaient une importance très grande et qu’en plus elles permettaient une sociabilité active des gens et finalement une façon de vivre ensemble qui n’a peut-être pas assez été étudié. Evidemment je crois que c’est à cause de la mendicité tout à fait interdite et à cela s’ajoute l’interdiction tout à fait nouvelle pour les gens de dormir la nuit dans les rues de Paris ce qui entraînait de sévères punitions comme les galères, de même l'interdiction de dormir sur les fours à plâtre de Belleville (alors que pour beaucoup de migrants leur première façon de stationner dans la ville c'était d’y passer la nuit et beaucoup de gens se retrouvaient en prison). Cette population a été mise dans un état d’autant plus précaire qu’elle était déstructurée par rapport à sa communauté villageoise et qu’effectivement elle va être mise en état d’être assez active dans la délinquance et dans la filouterie.
Le Paris nocturne : ses bandes; fascination des aristocrates
Un deuxième aspect de la criminalité parisienne c'est aussi le Paris la nuit et qui n'est pas celui que voit le commissaire de police quand il reçoit chaque matin dans son hôtel les plaintes des gens et les plaintes du quartier pour les délits qui ont été commis. C'est le Paris des inspecteurs de police qui étaient au nombre de quarante, qui ont été nommés en I708. Ce sont en fait des gens beaucoup plus puissants que les commissaires de police qui sont les bras droits du lieutenant général de police lui-même et qui sont chargés en fait de suivre les bandes de filous et de perquisitionner la nuit et là c’est tout à fait un autre paysage.
Nous avons un paysage nocturne qu’on retrouve dans les cabarets, dans les académies de jeux, dans les billards. On retrouve là toute une population très différente qui est une population de bandes organisées, de criminalité des grands chemins, de gens qui sont ce qu'on appelle "des gens roulant la campagne" et finissant donc en fait à Paris soit dans les maisons closes avec beaucoup de rapports avec les prostituées bien sûr. Là il y a des bandes organisées avec des complices, des concubines, des chefs de bandes que vont essayer de retrouver les inspecteurs. Je crois qu’il y a un autre aspect intéressant qu’il faut bien voir. C’est que cette partie de la population parisienne est une partie qui a toujours fasciné la monarchie, qui a toujours fasciné les grands de ce monde, les élites et, qu’en fait, il y a toujours eu une fascination du pouvoir pour la canaille surtout au XVIIIème siècle. C'est l’époque de toutes les théories sur l’idée que le peuple est un animal et sur la bestialité de la population parisienne. En fait les inspecteurs de police sont des espèces de mouchards qui renseignent la monarchie non seulement sur la canaille parisienne bien sûr, mais aussi sur la façon dont les grands se mêlent à la canaille parisienne : soit par les aristocrates qui vont dans les spectacles et qui ensuite s'en vont avec les filles galantes, soit tout bonnement par cette espèce de fascination exercée sur la noblesse par ce monde de promiscuité, ce monde finalement qui les trouble et je crois qu'on ne peut pas comprendre le rôle de la police vraiment - et surtout des inspecteurs de police - si on ne comprend pas qu'il s'exerce une espèce de fascination de ce monde-là sur l’Etat lui-même.
La circulation de l’information dans la ville : affiches, rumeurs, domesticité
Serge Cosseron. Vous avez dit tout à l'heure que les émeutes ont un peu disparues de l'historiographie, pour ne pas dire beaucoup ; pourtant elles sont révélatrices de la façon dont les informations pouvaient courir dans la ville à une époque où il n'y avait aucun moyen d'information (comme la télévision la radio par exemple) et que tout se passait par le bouche à oreille et l'émeute c’est l'instrument le plus fort de la circulation. Quels étaient les porteurs de nouvelles ? Est-ce que c'étaient des personnes indifférenciées ou est-ce qu'il n'y a pas disons une petite organisation sur le moment des gens, avec chacun un rôle, et quel serait ce rôle ?
Arlette Farge. D’abord je crois qu'on ne peut pas dire qu'il n’y a pas d'informations dans le Paris du XVIIIème siècle, parce qu’il n'y a pas de télévision. Paris est un Paris d’images, un Paris d'affiches, un Paris où beaucoup de pamphlets circulent, où des gens qu'on appelle des nouvellistes à la main portent des tracts et des brochures et puis il y a des placards : c'est donc un Paris d'informations visuelles. Il y a aussi quelque chose qui m'avait beaucoup fasciné en travaillant sur les archives judiciaires, c’est le Paris des rumeurs, et ça c'est très important parce que lorsqu'on voit naître une émeute on voit que la rumeur s'enfle par un système de relais qui est assez fantastique, c'est-à-dire que les nouvelles vont d'homme à homme et là les femmes jouent un rôle très important parce qu’elles sont les premières à faire enfler la rumeur. Elles sortent des maisons et elles donnent les nouvelles de façon très facile.
Pendant les émeutes de la rue, au moment de l'arrestation des mendiants, l'information se fait par l'intermédiaire d'une couche sociale bien particulière - et assez intéressante à étudier au XVIIIème siècle - que sont les domestiques de petites et grandes maisons, qui les premiers par les fenêtres vont appeler tous les gens de la rue, les artisans et les boutiquiers, qui sont dans les rez-de-chaussée, les ouvriers dans les ateliers de l'époque à s’ameuter.
En fait cela vient de la domesticité qui a un statut particulier car elle aussi est d'une part, en tout cas pour les domestiques de petites maisons, en état d'instabilité économique et elle est aussi une espèce d'intermédiaire socioculturel c'est-à-dire qu'elle a toujours côtoyé des gens qui sont plus haut placés qu'elle. Elle a un statut de mimétisme social, d'autre part, sans oublier ses propres origines. Donc elle a une certaine force dans la rue parce que - comme elle participe de la culture au-dessus d'elle - elle a un rôle de moteur qui est assez grand et elle peut ébranler la rue et je pense par exemple aux émeutes qui se sont passées dans la rue St André des Arts et dans la rue Git le Cœur après les édits royaux de I724 : ce sont les domestique qui font sortir tout le monde dans la rue. On voit plusieurs cas (enfin moi j'en aie relevé suffisamment). Je sais bien que je travaillais sur le singulier mais je croîs que j'en ai relevé suffisamment pour que ce soit intéressant que de voir bon nombre de domestiques entraîner leur maître dans des actes d'insubordination qui vont jusqu'à des actes dangereux, c'est à dire des agressions très fortes vis à vis des archets du roi.
La rumeur s'enfle aussi pour d'autres domaines que le monde des arrestations de mendiants à partir de la Seine, le monde de la Seine, tous ceux qui côtoient les ouvriers du bois flotté qui sont des ouvriers qui voyagent, qui portent les nouvelles en dehors de Paris et les amènent à Paris et là il y a tout un système d'information qui passe essentiellement par les femmes, par les blanchisseuses et par les bateaux lavoirs et les informations se répandent dans la ville à cause de cette artère de l'eau qui divise Paris en deux.
Le marché
Serge Cosseron. Autre lieu certainement où les choses se disent et se répètent c’est le marché : surtout dans une ville où l’approvisionnement doit être un problème essentiel des conversations dans la mesure où, pour alimenter même de façon souvent précaire 800mille personne, il faut qu'il y ait une grande organisation du commerce pour permettre que des milliers de bêtes viennent sur les abattoirs locaux pour être mangés ou que des milliers de tonnes de grain puissent rentrer.
Arlette Farge. La police est extrêmement attentive à tout ce qui touche l'approvisionnement parce que pour elle, si le peuple a faim, le peuple est révolté forcement. Donc elle va tenter d'une part de surveiller au maximum l'approvisionnement en grain et en bestiaux et, d'autre part, elle va surveiller les marché pour qu'il n'y ait pas d'incidents. Les marchés sont des lieux tout à fait particuliers, comme les foires (parce qu'il y a beaucoup de foires à Paris). En fait, il y a encore beaucoup de marchandages, les prix sont très peu fixes et la violence quotidienne qui règne à Paris - cette espèce de la relation corporelle qui existe entre les gens - fait que très souvent les éventaires se trouvent écroulés par terre par un coup de pied ou qu'il y ait des disputes entre femmes et la dispute qui peut se passer dans un marché n’est alors à ce moment-là jamais isolée, c'est à dire qu'elle va se répandre de marchés en marchés, de même par rapport au prix du pain dès qu'on aura la nouvelle d'un enchérissement du pain c'est très vite que les boulangeries seront pillées beaucoup plus aussi d’ailleurs qu'on ne le dit dans les souvenirs de l'histoire.
La présence rapprochée avec la mort, le sang, les cadavres
Je crois que ce qui est important aussi c'est que dans les marchés il y a une présence de l'animal, des bestiaux ; il faut savoir que les abattoirs de Paris sont au centre de Paris (ils ne sont pas encore à l'extérieur) et qu’en fait, on écorche et on tue les bêtes au milieu de la rue ce qui fait que ça sent mauvais. Il y a une espèce de compagnonnage constant entre la vie et la mort à Paris au XVIIIème siécle ; il faut voir aussi que le cimetière des Innocents est encore ouvert. C’est une espèce de charnier, il n’y a pas de tombes : ce sont des fosses ; de temps en temps on met de la chaux vive.
Finalement il y a une espèce de rapport qu'a le peuple constamment entre la vie, la maladie, les humeurs, le sang, qui fait qu’on comprend mieux comment il se situe lui-même dans ces rapports avec les gens et en plus il y tient à ce rapport-là, à la fois il trouve que Paris est sale mais quand on fermera en I784 le cimetière des Innocents et bien on sera obligé de transporter les cadavres la nuit parce que les gens ne toléreront pas que la mort ne soit plus au centre de la ville et qu'elle s’en aille par la rue de la Tombe Issoire vers le cimetière de Gentilly qu’on ouvrait à l'époque, et c'est pour ça qu'elle s’appelle la rue de la Tombe Issoire d’ailleurs parce qu'on faisait partir les cadavres par cette rue là. Je crois qu'on ne comprend pas non plus ce qu'est la sociabilité parisienne et ce que sont les rumeurs et les émeutes, si on ne comprend pas comment les gens vivaient avec le sang, avec les bêtes, avec l’approvisionnement, avec le "ventre de Paris" comme le dira Zola plus tard, avec ses morts et je crois qu’on ne peut pas très bien comprendre les réseaux de sociabilité si on ne comprend pas ça déjà.
Les enfants dans la rue
Serge Cosseron : La vie côtoie la mort, les enfants jouent dans les rues : est-ce de là que vient la crainte du danger pour les enfants dans la rue ?
Arlette Farge : Je crois qu'on ne craint pas la rue pour les enfants. L'enfant de toute façon à partir de sept ou huit ans dans les classes populaires commence déjà à avoir une vie de travail, une vie de petit commissionnaire, une vie de garçon de boutique et il va vivre dans la rue à plein, et lui-même aura un rôle très important dans les rumeurs, dans les émeutes aussi et, comme il n'y a pas encore de véritable projet éducatif en tout cas pour les classes populaires sur lui, il participe complètement - comme la femme participe complètement - à la vie active parisienne. C'est vrai que la rue côtoie la mort, et ça n'a rien là de morbide. Je crois que c'est une espèce de rapport très fort, très charnel je dirais, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on supporte la mort de l'enfant, ce qui est un autre problème.
La mort est très présente à Paris, il y a beaucoup de noyés, il y a beaucoup de suicides, mais s’il y a aussi beaucoup d'accidents de la rue, on ne peut pas dire que les accidents de carrosses - ces carrosses qui dévalent les rues et tuent beaucoup d'enfants, c'est une image de lutte des classes, enfin tout du moins de rapports très violents entre les classes. Ce n'est pas parce que ces accidents de carrosses font partie du paysage familier qu'il les supporte et qu'on supporte la mort de l’enfant et je crois qu'il ne faut pas mélanger les deux choses : à chaque fois qu'il y a mort d'homme ou qu'il y a un blessé, ils peuvent se produire aussi des émeutes. J'ai rencontré aussi justement dans les archives judiciaires des cochers malmenés ou des bourgeois malmenés place des Victoires parce qu'un enfant avait été blessé. Je crois qu'il faut se retirer de la mentalité que, parce que la mort est au centre de la vie, elle est supportée. Ce sont deux choses tout à fait différentes.
La sociabilité autour de l'Eglise
Serge Cosseron : Autre lieu de sociabilité, certainement, c'est le dimanche à l’église qui pourra nous introduire vers le problème des fêtes. Dans la mesure où le temps productif d'une ville au Moyen-Age est beaucoup moins important qu'il ne l'est maintenant, c'est à dire qu'il y avait beaucoup de jours chômés est-ce qu’au XVIIIème siècle sous l'Ancien Régime il y a eu une bataille des patrons ou des maîtres pour abréger ce temps de loisirs ? Et comment était-il organisé ?
Arlette Farge : En ce qui concerne le dimanche à l'église, c'est presque déjà moderne le dimanche à l'église, les églises du XVIIIème siècle ne sont pas des lieux tout a fait à part. Ce sont des lieux saints c'est sûr, mais ce sont des lieux très tumultueux aussi. Par exemple je connais bien ce qui se passait dans l'église St Eustache située au Centre des Halles. Dedans il y a les voleurs de troncs, il y a les voleurs de mouchoirs, il y a la foule aussi. On parle tout fort dans les églises, on parle dans les cérémonies on s'accouple dans les coins derrière les piliers. Je veux dire que la vie de l'église n'est pas un lot séparé par rapport à la ville. Il y a la messe, il y a aussi le Suisse, qui a des tas d'aventures et qui poursuit toujours avec sa hallebarde tous les malandrins qui sont derrière, il y a les petites filles du catéchisme qui s’évanouissent parce qu'on est en I740 en juin, et que vraiment les odeurs du cimetière des St Innocents sont trop fortes. Paris est assez déchristianisée et pour le peuple de Paris l'église est à la fois un lieu saint et son lieu.
L’église n'est pas un lieu séparé donc de la vie. La vie de l'église est empreinte de la vie de la rue, comme la vie des maisons, comme le cabaret. Je ne veux pas dire que l'église c’est pareil que le cabaret ; mais c’est une vie où on n’a pas encore une discipline des corps, il n'y a pas de prosternation, il n'y a pas tout ce qu'apportera le XIXème siècle. En ce qui concerne les jours chômés c'est sûr qu'il y a beaucoup de jours chômés, donc il y a une vie de loisirs très très grande et qu'il n'y aura pas de batailles contre les patrons des ateliers pour les jours chômés, parce que je crois que là tout le monde est acquis et qu’en plus la Monarchie donnera beaucoup de jours chômés : pour l'anniversaire du dauphin, le mariage du dauphin, la mort d'un tel. La Monarchie ne lésine pas sur les fêtes, parce qu'elle sait aussi que c'est très important que le peuple de Paris se retrouve. Donc les principales revendications ne portent pas sur les jours chômés, parce qu'ils sont très nombreux, mais elles portent sur les heures de travail : c'est quelque chose qui est très important et qui est très présent dans la vie de l’atelier.
Le cabaret
En ce qui concerne la façon dont on passe ses loisirs à Paris au XVIIIème siècle je crois qu'il y a d'abord effectivement beaucoup de jours chômés mais qu’il faut voir aussi que la journée se découpe. Je l'ai dit tout à l'heure : en des temps tout à fait itinérants, donc quand on marche comme ça dans Paris qu'on s'est levé à cinq heures du matin, et bien on s'arrête au cabaret par exemple ou à la taverne - qui sont des lieux très nombreux, extrêmement ouverts et des lieux mixtes - je tiens à dire qu'au XVIIIème siècle la femme n’est pas exclue du cabaret : elle y est présente et ce n'est pas parce qu'elle est là que c’est une femme de mauvaise vie. Il ne faut pas non plus rêver le cabaret comme étant quelque chose d'extérieur, un espace de loisirs bien particulier. Non, ca fait partie du fonctionnement de la vie parisienne, c'est à dire que c’est là aussi où le maître de l'atelier va donner l'argent de la semaine à ses ouvriers ; donc c'est un lieu qui est un prolongement du lieu de travail. C’est aussi là où les compagnons vont s'embaucher ou se débaucher ; c'est là où on va faire des trafics illicites ou licites ; c'est là où l'on boit bien sûr ; c’est là où l'on rencontre des femmes ; c'est là où l'on parle des nouvelles, où s'enfle la rumeur et puis c'est là aussi où l'on joue.
Je croîs que c'est un lieu réservé, c'est un lieu qui rassemble en lui tout ce qui se passe dans Paris, mais ce n'est pas un lieu qu’il faut mettre très à l'extérieur de la vie parisienne, parce que ça fait partie chemin faisant de la vie parisienne. Bien sûr on ne joue pas qu'au cabaret, et puis les cabarets sont très surveillés par la police et sont fermés le soir à onze heures l'été et à dix heures l'hiver, et on se méfie beaucoup d'eux parce que d'abord les compagnons peuvent y entamer des grèves et puis aussi parce qu’on y joue et le jeu est une des peurs du XVIIIème siècle : beaucoup de petites gens du peuple ont été embastillés parce qu'ils jouaient. On joue à la fontaine, au détour d'une borne, au cabaret, dans les académies de billard et puis il y a ce qu'on appelle les gens qui font «jouer le malheur», c’est à dire qui s'occupent des paris : on parie et on perd beaucoup : En fait, ça s'est très recherché et très poursuivi par la police. C'est certainement une des activités du XVIIIème avec la prostitution qui ont été le plus réprimées. On joue à toute sorte de jeux : au biribi, aux cartes, aux dés, les enfants jouent dans les rues et en fait on joue tout le temps : c’est une des activités très très grandes. On joue à tous les niveaux de la hiérarchie : les grands aussi se réunissent et jouent. Je crois que le cabaret c'est aussi bien un espace de loisirs, qu’un espace de travail, enfin un espace de fonctionnement de la ville.
Serge Cosseron : Etaient-ils nombreux par rapport à la population parisienne ? Parce que si c'est un espace essentiel, c'est aussi espace multiple qui certainement a mêlé à la fois la circulation des gens qui lui sont étranges et en même temps un fort contingent de gens qui en fait s'y retrouvent.
Arlette Farge Ils sont très nombreux, ils sont bien sur nombreux aux faubourgs, ils sont aussi nombreux aux portes de Paris, aux arrivées des migrants, et puis ils sont nombreux alors aux octrois, aux barrières, parce qu'il faut savoir qu'au XVIIIème siècle il y avait des taxes pour les marchandises qui arrivaient aux octrois. Découle de ça toutes sortes de trafics ; donc ils représentent déjà toute une ceinture parisienne, et puis il y en a aussi beaucoup autour des marchés, autour des halles et aussi autour de la Seine. Je ne sais pas leur nombre exact parce que je ne l'ai pas précisément étudié, mais il y en a autant que maintenant si ce n'est plus par rapport à la population parisienne.
Existence d’une vie privée
Serge Cosseron. La dimension importante de la vie urbaine à cette époque là c’est que les gens vivent certainement dehors beaucoup plus que chez eux dans la mesure où d'une part les locaux sont très petits et la ville est construite de façon très ramassée sur elle-même, d’autre part les conditions d'éclairage et de chauffage étant inexistantes, il était difficile de vivre le soir chez soi. Comment se fait dans une ville au climat pluvieux la vie dehors en toutes saisons ?
Arlette Farge Je crois qu'il faut dire qu'on ne connaît pas au XVIIIème Siècle une séparation nette entre la vie privée et la vie publique, on ne connaît pas non plus le concept d'intimité tel qu'on l'entend maintenant, tel qu'on le connaît au XIXème siècle et que les classes bourgeoises vont commencer à connaître même au XVIIIème. Quand on vit dans l’espace du logement, on vit un espace non séparé. Il n’y pas une chambre d’enfants il n’y a pas une cuisine : il y a une salle pour tout le monde où l'on vit ensemble, un lit pour plusieurs personnes ce qui fait que les enfants vivent en présence de la vie sexuelle de leurs parents. Donc il y a aussi une promiscuité des corps qui est réelle, mais il y a aussi des portes qui ne sont pas fermées sur l'escalier, ça n’existe pas d'entrer dans un immeuble et de trouver les portes fermées. Les portes sont toujours entrouvertes sur le palier, sur ce qu'on appelle le carré, c'est à dire cette espèce de balcon qui fait le tour de la cour. Donc on va d’un appartement à l'autre, les pièces ont des cloisons très minces, donc on sait tout ce qui se passe chez le voisin, on le supporte ou on ne le supporte pas, mais c'est comme ça.
Donc en fait il n’y a pas de séparation entre la vie privée et la vie publique, ce qui donne à la femme un autre rôle, c'est à dire que les gens vivent dehors : hommes et femmes et ils sont présents dans la vie publique constamment. Au XVIIIème je crois que le voisinage revêt une couleur de solidarité très grande et je pense à toutes les disputes domestiques qui sont finalement contrôlées par le voisinage, c'est à dire qu'on ne tolérera pas qu’une femme soit battue par son mari de façon trop violente, de même qu'on ne tolérera pas qu'un enfant soit battu : en fait, il y a une espèce de contrôle collectif des événements familiaux et para-familiaux.
Le rôle de la femme
La famille existe au XVIIIème siècle, mais elle existe avec une solidarité autour d'elle qui la contrôle et qui la motive et, en même temps, qui l'assiste, et, à ce moment là, la femme apparaît comme un personnage de premier plan. Ce qui est important de voir c'est qu'au XVIIIème siècle elle a un rôle beaucoup plus important que celui qu’elle connaîtra au XIXème, elle participe à la vie, elle circule de façon beaucoup plus libre qu'au XIXème, elle n'a pas encore été nommée par la classe dominant comme étant la garante du foyer, et donc elle a un rôle très très présent.
Serge Cosseron : Rôle autant dans le travail que dans la vie hors du travail.
Arlette Farge : Les femmes parisiennes des classes populaires sont obligées de travailler, donc elles sont toutes présentes à la vie du travail et elles ont par ailleurs une vie affective très pleine sur laquelle il faut peut-être dire quelques mots pour bien la comprendre.
Quand les femmes arrivent de la campagne elles ont en fait besoin d'une association économique avec un homme pour se tirer d'affaires ! Donc on vit très vite en concubinage, on se met très tôt en ménage, le taux des ménages illégitimes est très grand à Paris : ça ne veux pas dire qu'on méprise le mariage, mais on se met très vite en concubinage en se disant qu'on se mariera plus tard, mais comme cette vie est très instable, soit le concubin est obligé de partir à l'extérieur de Paris pour trouver un travail, soit va-t-il mourir, soit la femme va mourir en couches. Donc en fait se sont des unions précaires, ce qui ne veut pas dire que ce ne sont pas des unions choisies et là où je me suis rendue compte du besoin que l'homme avait de la femme et que la femme avait de l'homme, c'est justement dans ces grandes disputes, dans ces grandes périodes de violence qui peuvent arriver dans la vie domestique, si par exemple une femme est battue par son mari et veut se plaindre devant le commissaire, elle vient avec les voisines et soutenue par elles, le commissaire va mettre en prison le mari. Il ne se moquera pas d’ailleurs de la femme battue, mais au bout de trois jours la femme va venir se désister de sa plainte et elle dira, chargée d'enfants, qu'elle a besoin de la présence économique de son mari. Ce n'est pas parce qu'on a besoin de la présence économique de son mari qu'il n'y a pas de vie affective entre un homme et une femme et c’est vrai qu’on ne peut avoir besoin d une association économique avec quelqu’un et bâtir par-là quelque chose d’affectivement très fort et que l'attirance sexuelle est quelque chose de très important dans les classes populaires au XVIIIéme siècle. Ce n'est pas parce qu'il y a des stratégies économiques qui sont des stratégies de nécessité, qu'il n'y a pas aussi de désirs affectifs.
Le statut de l’enfant
Serge Cosseron : On dit souvent dans les études qui sont faites que l'identité de l'enfant commence à apparaître tout du moins plutôt au niveau du discours que de la réalité. D’autre part, il y a l'image assez forte au début du XVIIIéme siècle que Paris était une ville sans cris d'enfants, dans la mesure où beaucoup étaient envoyés en nourrice ou alors abandonnés. Quel est le rôle de l'enfant dans son propre devenir d'adolescent et d'adulte ?
Arlette Farge : C’est vrai que s'il y a un discours sur l'enfant, il est d’abord destiné aux classes bourgeoises. Tous les manuels sur l’éducation ne pouvant être lus que dans les classes bourgeoises, et en fait dans les classes populaires beaucoup d'enfants seront envoyés en nourrice comme d'ailleurs dans les classes bourgeoises encore ça fonctionne beaucoup et d'autres sont abandonnés, le taux d'enfants abandonnés est très important vers I750. Mais quand on réfléchit et qu'on consulte les archives on voit plus qu'on ne le croit la présence d'enfants : Donc c’est faux de dire que Paris est absent de cris d'enfants parce qu'on fait revenir les gamins vers 6 ou 7 ans quand ils deviennent productifs, et donc en fait l’enfant est présent dans la vie parisienne.
Par ailleurs, il ne faut pas croire que, parce qu'on met son enfant en nourrice, on se désintéresse de lui et par ailleurs j'ai retrouvé beaucoup de textes qui montrent des correspondances des gens avec les nourrices mêmes de gens du petit peuple qui s’intéressent au sort de l'enfant et qui - s'ils apprennent de mauvaises nouvelles - se déplacent pour voir, et je ne crois pas qu’on puisse sauter à pied joint sur cette thèse moderne de dire que les femmes ont abandonné leurs enfants parce qu'elles ne les aimaient pas ou parce que l'enfant était quelque chose qui leur était totalement indifférent. Je crois qu’en fait elles vivent un sentiment très différent de celui que nous avons à l'heure actuelle : c’est à dire qu'elles n'ont pas de projet sur leur enfant mais qu’elles ont un rapport à lui qui s’exprime en des termes différents sur lesquels nous n’avons pas à porter de jugements de valeur, mais sur lequel nous avons à étudier, à travailler pour essayer de le définir de façon plus précise.
On ne peut pas parler d’indifférence par rapport aux enfants quand on a lu tous les billets qui sont conservés aux archives de l'Assistance Publique, tous les billets qui étaient laissés sur les maillots des enfants abandonnés aux portes des couvents - ou dans les églises - qui montrent bien non pas une espèce de logomachie romantique comme on la trouvera au XIXème siècle. « Ah, que ça me serre le cœur de laisser mon enfant », mais qui sont encore plus touchant que ça par leur laconisme puisque sur ces billets on voit que les mères ont écrit à la hâte : il est habitué à tel ou tel geste de ma part, il pleure à tel ou tel moment, qui représentent une réelle connaissance de l'enfant. Ces gestes maternels ou paternels - parce que ces billets sont aussi signés par les pères - montrent une habitude du corps de l'enfant qu'il faut peut être souligner.
La prostitution urbaine
Serge Cosseron : Par rapport aux femmes prostituées, quand on passe mettons rue St Denis aujourd’hui on les reconnaît. Est-ce qu'à cette époque-là ça se passait de la même façon ? Quel était le rôle de la prostituée : était-elle dans la rue, dans les cabarets ?
Arlette Farge : Bien sûr il y avait des lieux tout à fait précis de prostitution qui recouvrent les lieux de prostitution que nous connaissons : la rue St Denis, les halles et surtout les ports de la Seine qui étaient des lieux beaucoup plus vivants qu’aujourd'hui, puisque les berges étaient mouvantes. Il n'y avait pas de quais comme nous les connaissons, donc les prostituées avaient un lieu fixe. Si l'on était plus riche on allait voir les prostituées du Palais Royal ou dans les maisons closes. Donc c'est un univers qui est quand même bien en place depuis le Moyen-Age
La violence sexuelle contre les servantes
Il y a une autre forme de prostitution - qui est beaucoup plus complexe - qui est la prostitution des filles d'auberges, des servantes, des filles de boutiques, qui n'est pas claire c'est à dire que là on entrevoit la place de la femme vulnérable économiquement dans Paris, celle qui est victime des viols par exemple, qui est victime des agressions sexuelles ; c'est rarement la femme en place, c'est rarement la femme de l'artisan, c'est jamais la femme du patron, du maître. C'est toujours la servante, celle qui est arrivée à Paris, qui s’est fait faire un enfant, qui a déjà une situation vulnérable et en fait - si on voit les victimes d'agression sexuelles et les victimes de viols – ce sont celles qui seront conduites après à une prostitution - qui est une prostitution momentanée qui ne les fixera pas dans les bordels automatiquement. Ce sont ces femmes là qui ont d'abord connu une agression sexuelle et je crois qu'il est intéressant de voir qu'en fait l homme ne pourchasse pas n'importe quelles femmes. Là il y a déjà des rôles qui sont présents : le rôle de la domestique non seulement agressée dans la rue mais aussi séduite et abandonnée.
Ce nombre de filles séduites et abandonnées par leurs maîtres est alors là très saisissant. On les retrouve parce qu'elles font des déclarations de grossesse au XVIIIème siècle et qu’en fait c'est quand même très curieux qu’au XVIIIème siècle on reconnaît la paternité. C'est à la Révolution qu'il n'y aura plus de reconnaissance de paternité. Au XVIIIème siècle elles ont droit à des dommages et intérêts et même quelquefois quand c'est fait dans des conditions trop sordides ou qui menacent la vie même de la mère de l'enfant, les maîtres seront mis en prison pour un jour ou deux c'est vrai mais il faut savoir que la fille séduite et abandonnée est relativement protégée, c'est à dire qu'elle peut obtenir une certaine somme pour ses couches et pour une année d'éducation de l'enfant ce qui est - je crois - quand même assez important.
Les petits métiers
Serge Cosseron : pouvez-vous parler des métiers ambulants dans la rue ?
Arlette Farge. Bien sûr ils sont très présents, il y a toutes sortes de petits métiers. C'est pour ça que, s'il n'y a pas de cris d'enfants, il y a les cris des petits métiers ; les cris de la rue, il y a des tas de gagne-deniers, des commissionnaires, des eventaillistes, et la police de Paris va être très agacée par ce nombre de gens qui gênent la circulation, les porteurs d'eau aussi, les vendeuses d’aiguilles, et là il y a une présence féminine très grande, parce que se sont des métiers faciles mais qui représentent un apport économique important. En fait la vie économique de Paris vit à cause de ces métiers ambulants : donc ce n'est pas des métiers fantaisistes, ce sont des métiers qui font partie des structures économiques parisiennes et le porteur d'eau, la blanchisseuse, etc. connaissaient très bien l'intimité des gens là aussi. Il y a une espèce de rapport de sociabilité qui est tout à fait particulier.
Serge Cosseron On dit que les blanchisseuses cachaient les avortements...
martedì 17 febbraio 2009
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